Je suis dans l'année de mes 21 ans.
Si j'étudie la philosophie, je ne prétends pas être philosophe. N'étant pas bon juge de moi-même, je ne sais pas non plus si j'adopte dans ma vie une attitude philosophique digne de ce nom. Je reconnais en revanche ceux dont l'enseignement a eu un retentissement dans mon âme. Socrate est à ce titre l'exemple d'homme que j'admire pour la conduite de sa vie. L'authentique courage est d'être socratique, c'est à dire de penser librement en assumant toutes les conséquences sans se plaindre, oublier son individualité au point d'accepter de se sacrifier pour obéir à sa cité. Pour cela il faut se décider, prendre une décision radicale, héroïque, pour affronter les épreuves et assumer les choix en tranchant.
Oh mais je suis souvent pris de vertige face aux apories des questions qui me viennent à l'esprit, tant je peine à apercevoir une issue satisfaisante pour la raison. Souvent, la lecture des auteurs et le respect que m'inspire leur érudition me font considérer avec beaucoup de désarroi le niveau de mes propres écrits. Je me dis : « Non, je ne peux pas laisser cela comme trace, c'est tellement ridicule et insignifiant. » Ce décalage entre leur grandeur et ma petitesse parfois me décourage et me pousse dans la tentation de l'isolement. Vais-je enfin me sortir de cet état d'esprit ?
Si j'ose prendre la plume par moment, je le fais sans oublier que je n'ai pas non plus la prétention de détenir la vérité. J'aime la poursuite du savoir, en ami de la sagesse, sans imaginer l'embrasser toute entière. J'aime savoir pour ne pas en rester à la croyance. Croire, seulement croire, consiste à tenir pour vrai, selon les sensibilités particulières d'un individu subjectif. Croire seulement n'est pas satisfaisant pour l'esprit rationnel qui veut penser les choses fondées en raison, mais l'esprit ne se limite pas à la raison et agit aussi selon des croyances sans quoi la vie serait impossible. Quand je dialogue, je recherche la conviction librement consentie d'autrui. Cela évacue la violence physique immédiate mais sûrement pas le combat, même symbolique, et la lutte, sous une autre forme, dont le discours n'est qu'un prolongement dans le domaine de la sémantique.
Allons... Je me suis jusqu'à ce jour davantage comporté en meilleur castrateur de moi-même que ne l'aurait fait le pire de mes adversaires car j'étais empêtré dans une morale d'esclave. Est venue, rougeoyante, l'envie guerrière d'aller au delà de moi même avec la colère de la jeunesse. Je dois pour cela me libérer des fers que je me suis laissé mettre dans l'innocence de mon enfance. La chance de vivre est trop précieuse pour demeurer dans ce court temps soumis à ce que je n'accepte pas. Cet impératif de vivre pleinement sa vie d'homme, il s'impose maintenant à ma conscience et je le fais mien. C'est pourquoi nous affirmons qu'il faut dans un éclatement exutoire crier OUI à la vie et lui dire que de ses joies et de ses malheurs, nous voulons tout prendre. C'est ainsi que nous devons te voir, car tu es telle que l'on te regarde. Je veux que tu reviennes éternellement, sans rien retirer. Je ne souhaite, je n'espère, aucune amélioration, aucun progrès, mais jubile en imaginant ton éternel retour, quand les sots ou les utopiques (ce qui revient au même) pensent qu'ils pourront changer quelque chose.
Non, non, non. Je ne peux me résoudre à ne prendre de la vie que ce qui m'arrange. Je me dois de l'accepter dans toute son étendue, dans sa beauté comme dans sa cruauté, dans sa générosité comme dans ses caprices. A toi, la vie, je te dis OUI, du fond du cœur, je te crie combien tu es belle quand tu es sauvage. Je t'aime insoumise, indomptable, imprévisible, excessive, furieuse, ma plus belle amante. Tu me combles d'une joie tragique quand tu me malmènes, maîtresse exigeante, avec qui je dois vivre dangereusement, dans l'audace, pour exister pleinement. Alors oui ! Oui la vie ! Oui le combat ! Oui Homère ! Oui les femmes ! Oui ma patrie ! Oui l'Absolu !
Vivifié par ta vitalité, je veux laisser déborder ma puissance, sans m'arrêter, pris de la douce ivresse que procure le déchainement des passions que tu inspires aux hommes. Avec toi je veux créer, avec l'ambition d'un dieu et la volonté d'un héros, des œuvres de la matière et de l'esprit qui imprimeront dans le temps la marque de mon passage, bref et fulgurant aux yeux de ceux qui ne meurent pas. Tu m'apprends à être fort dans les épreuves, passer sans cesse et repousser ses limites pour conquérir un espace inexploré en soi-même. Les hommes, trop souvent, sont prisonniers dans leur cœur avant de l'être dans leur chair. Ils n'osent pas assez et se laissent conduire par la volonté des autres ou l'habitude, la répétition non réfléchie.
Je n'espère aucun progrès, aucune amélioration de mon espèce. Moi-même, puis-je n'être jamais complet, n'avoir jamais fait le tour. Je n'attends pas de promesses, pas de paradis. J'ai lâché l'illusion d'être un tout cohérent, en acceptant d'être homme. Être homme, libre, pas un sous-homme servile, pas un esclave docile, un homme courageux, prêt à souffrir, immensément, avec allégresse. Quand je dis oui à la vie je ne refuse pas la mort mais je l'accepte avec d'autant plus de cœur que je sais que je me dirige inexorablement vers elle quoi qu'il puisse bien se passer. Heureusement que la pulsion de mort est là pour me rappeler la douceur de la pulsion de vie. Vraiment, merci. Merci la mort.
Je suis un féru d'histoire, j'ai admiré la vie de grands personnages, dans des époques glorieuses, des destinées hors du commun. Je n'ai rien de tout ça. Mon histoire n'a rien d'extraordinaire, mais je n'échangerai ma vie contre aucune autre, justement parce que c'est la mienne. Je ne veux en aucun cas être un autre que moi-même au risque de ne jamais être complètement l'homme que je suis réellement. Je ne peux pas rater ça, ce serait manquer quelque chose de trop important. Ça au moins, je le sais.

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