J'essaye ici de donner quelques éléments de réflexion pour réfléchir à ce concept fondamental qu'est l'identité nationale. Elle m'apparait comme essentielle dans la mesure où elle participe de la construction de l'individu dans ce qu'il a de plus profond, c'est à dire la définition de ce qui le relie aux autres en tant qu'appartenant à un groupe plus étendu que sa famille, son clan ou toute autre appartenance.
Avant de commencer mon exposé j'aimerais faire deux remarques.
La première est que j'accorde toujours beaucoup d'importance au sens des mots que j'utilise. En effet il est trop fréquent que dans le langage courant on prenne un mot pour un autre, qu'on utilise à tord ou à raison des termes forts sans qu'ils ne correspondent à ce à quoi on fait référence. Je crains malheureusement que la langue telle qu'elle est parlée aujourd'hui, en perdant de sa substance, concoure à l'appauvrissement du vocabulaire mobilisable qui est pourtant une nécessité pour maitriser intellectuellement ses idées et donc faire preuve d'un raisonnement et d'une argumentation efficace. Je m'attache donc très sérieusement à ce que l'on fasse attention à la signification des mots qu'on utilise car ils sont chargés de sens. C'est pour cela qu'au cours de mon examen j'attacherai pour beaucoup d'importance à étudier la définition des concepts que j'utilise, tout comme je serais vigilent à rechercher quelle est l'origine des concepts clés dont je me propose d'étudier les connexions.
Ma seconde remarque porte sur le fait que je me contente ici, pour une large part, de définir en concept ce qui constitue le corps de l'identité d'un peuple, et voir comment il possible d'affirmer qu'il existe une identité propre à une nation, distincte dans le temps et l'espace des autres. Et puisque je suis dans la métaphore du corps pour parler de l'identité d'un peuple, je me fixerai comme objectif de dégager les différentes parties, je dirais organes, qui, quand ils sont mis en relation, forment une chose fonctionnelle et cohérente, à la manière d'un corps. Ce veux donc définir en concept ces notions sans revendiquer d'exhaustivité et je pense d'ailleurs que je suis très loin d'être complet. Chacune des notions abordée ici mériterait un exposé à elle toute seule et même plusieurs selon les différents aspects abordés. Excusez donc par avance mes simplifications et raccourcis.
Cette réflexion partielle passera à l'étude des notions qui participent à l'élaboration de l'identité nationale, en leur donnant un sens positif. J'appellerai cette opération le moment de la construction, car en effet ce que je vais faire là c'est expliciter des notions qui construisent ensemble le sentiment de l'appartenance à une identité commune.
Ce qu'est l'identité nationale, présentation et articulation des concepts
– Le peuple
La notion qui m'apparait comme la première et plus importante à examiner parce qu'elle fait référence directement à ce qui est l'objet de l'identité. Le peuple est une notion politique forte qui dispose d'une très forte charge symbolique. Du point de vue de la définition il s'agit d'une communauté d'homme donné, donc considéré comme un tout, par exemple parler du peuple français, ou bien il peut signifier une fraction significative de cette communauté et l'exemple que je donnerai là c'est l'opération de séparation entre ce que l'on appelle le peuple comme la plus grande part de la population, et ses élites, qu'elles soient intellectuelles, aristocratiques ou économiques, qui constituent un groupe beaucoup plus réduit.
Dans les deux versions que je viens de vous donner, vous remarquerez qu'à aucun moment le peuple n'est confondu avec la notion d'humanité. Parler de peuple est déjà forcément une opération de séparément entre les hommes, où l'on fait la distinction entre ce qui appartient à la communauté et ce qui lui est extérieur. Pour ainsi dire, moi-même je n'ai jamais rencontré d'homme, par contre je connais des français, des anglais, des italiens, des algériens, mais des hommes je n'en ai jamais vu. Pourquoi ? Parce que l'homme est un concept abstrait qui ne recouvre aucune réalité observable, l'homme est toujours incarné dans un milieu qui le façonne, et je décrirais plus loin ce milieu dont je parle.
Pour l'instant nous avons vu qu'il s'agissait d'un ensemble d'individu singulier qui étaient rassemblés dans une unité englobante, nous faisons donc un passage de ce qui est particulier à ce qui est général. Mais pour se constituer comme peuple, il faut que ces hommes se nomment en tant que tel. Le fait de se nommer est un moment fondamental dans la constitution de l'identité, et il se fait selon une série de critères objectifs. Et je vais vous présenter ces critères fondamentaux.
Celui qui m'apparait le premier et le plus évident est celui de la similitude, de la ressemblance, on parle bien en effet de son semblable et ce que je veux dire là c'est que tout homme tend à se rapprocher de ce qui lui est familier (c'est d'ailleurs le sens du mot famille: le proche, le commun) et à s'éloigner de ce qui lui est étranger (c'est vous le voyez le sens du mot étrange: ce qui est différent, éloigné, hors du commun, extraordinaire, ce qui sort de l'ordinaire).
Sur quoi vont porter ces critères de ressemblance, vous allez voir qu'il s'agit pour bonne part des autres notions que je vais vous présenter, notamment la filiation, la culture, l'hérédité, la tradition et ce que j'appelle le principe de référence commune.
Autre point rapidement sur les caractéristiques de la formation d'un peuple, je veux parler de la proximité, qui est une idée rattachée au principe de similitude. En effet, que ce soit dans la famille, les autres familles qui forment la communauté ou le territoire géographique, la proximité joue en faveur de la reconnaissance dans le général d'éléments fondamentaux de mes particularités. Voilà pourquoi je parle de phénomène d'identification, car l'identité est bien le fait de se reconnaître comme appartenant à quelque chose, et dans le cas présent il s'agit du lien affectif, du lien culturel qui unie chacun d'entre nous au delà de ses particularités à quelque de plus grand et qui le transcende.
Enfin puisque j'ai précédemment parler du fait de se nommer, je vais terminer sur la notion de peuple en examinant ce processus. Se nommer c'est l'acte par lequel se fonde positivement le peuple. Le peuple est une notion culturelle (nomos) et non naturel (phusis). Parce que les hommes partagent une vie en communauté avec des similitudes nombreuses ils peuvent s'identifier comme proches, semblables. Se nommer consiste à attribuer certaines caractéristiques qui sont les critères d'appartenance, donc toute constitution de peuple est une opération de séparation comme je l'ai exprimé précédemment entre ce qui appartient à la définition de celui et ce qui lui est extérieur.
Il me faut donc expliciter ces critères de distinction et pour cela et passe à la présentation des autres notions.
– La filiation
La filiation est une notion juridique, mais je lui donne ici un sens plus étendu et qui veut signifier le lien qui existe entre deux choses, donc étudier la relation qu'une chose a avec une autre. La filiation est un lien qui relie, qui constitue la chaîne des éléments particuliers comme faisant partie d'un tout cohérent, sensé et unifié. Également quand on parlera de filiation, on pourra parler de l'ascendance quand on fait référence au mouvement de remontée ou de la descendance quand on voudra parler de mouvement inverse. Je rapproche la filiation grâce à son champs sémantique (fili: le fils en latin) à deux autres unité lexicales qui sont d'une part le genos: enfanter, engendre, produire en grec et d'autre part le pater: en latin père, patriarche, patricien, patron
Le genos a donné beaucoup d'autre mots en français comme généalogie, génétique, génération. Il signifie aussi le groupe au sens de ceux qui sont liés par quelque chose.
Le pater a donné beaucoup d'autres mots en français comme patrie, patrimoine, parenté, paternité, patronyme.
Ce choix que j'ai fais me permet de montrer à quel point cette notion recouvre des réalités de notre monde et qu'on ne peut se permettre de ne pas penser la filiation. Un terme notamment attire toute mon attention car il reprend des formes du pater et du genos dans une même idée, je veux parler du patrimoine génétique.
Les deux sources de la filiation.
Je vais maintenant distinguer dans la filiation deux espèces. D'un côté la filiation naturelle ou naturelle-biologique et de l'autre côté la filiation culturelle. Nous sommes tous à la fois enfants et puis parents de cette double filiation.
La filiation naturelle
C'est celle de la naissance, engendré d'un père et d'une mère, qui fait que l'on appartient par les liens du sang à une famille. La famille est une institution sociale primordiale commune à toute société. Il n'existe pas d'exemple dans l'histoire de sociétés ayant existé sans elle. On l'a retrouve partout, parfois dans des formes très différentes mais elle demeure toujours là et on comprend pourquoi, elle s'inscrit dans la continuité de la nature qui es de reproduire dans le temps une population. Elle est unité de base de la société, lieu fondamental de la solidarité et de développement affectif, les sociologues parlent de sa fonction de socialisation primaire de l'enfant, de son éducation. Elle a une fonction de transmission du parent vers l'enfant des valeurs et l'autorité provient de ce rapport entre l'éducateur et l'éduqué, entre celui qui détient un savoir à enseigner et celui qui attend de le recevoir.
La filiation culturelle
Je commence pour cela par définir ce que l'on appelle canoniquement culture, il s'agit de l'ensemble des manières d'être, de penser, se sentir et d'agir qui est propre à une société à un moment donné. La culture s'oppose à la nature, c'est l'opposition traditionnelle dans la philosophie grecque entre la phusis et le nomos. La culture est le monde de l'acquis alors que la nature est celui de l'innée. La culture est on peut rajouter l'ensemble des traits distinctifs spirituels, matériels, intellectuels et affectifs qui caractérise une société, elle touche à l'art, la littérature, le droit, les normes et valeurs (les mœurs), les traditions et croyances.
Je parle de filiation culturelle en pensant à l'identité dans la mesure où la culture suit effectivement une filiation, dont nous pouvons justement faire la généalogie, la chronologie, car elle est donnée dans un temps et nous pouvons en étudier ses traces solidifiées dans le social. Nous pouvons le faire par le biais de l'histoire, en observant le patrimoine sous toutes ses formes laissées par les générations successives: le patrimoine architectural, littéraire, musical, culinaire etc...)
Par la filiation s'opère la transmission, de l'ascendant vers le descendant, puisque je parle ici de filiation culturelle il s'agit de ce qui est transmis, acquis par l'éducation tout au long de la vie mais plus encore lors de la formation intellectuelle de l'enfant, que ce soit par la famille (le milieu social) ou par l'école (l'institution légale). Elle transmet des savoirs théoriques et pratiques mais pas seulement, c'est aussi à travers le processus d'éducation que va être intériorisé les codes de vie en en communauté, les règles morales, les normes en vigueur, apprendre à être citoyen, le civisme.
– Les échanges
Il faut tout d'abord s'accorder sur une définition générale de ce qu'est l'échange. Dans sa formulation la plus simple l'échange apparait comme étant un mouvement d'intention réciproque entre deux parties.
Pourquoi en vient-on à échanger ? L'échange se produit en conséquence même de la finitude de l'homme qui est bridé par son corps et son esprit mais qui a en lui le désir des choses qui lui sont pour certaines refusées et qu'il cherche à combler. L'échange est le moyen, le principe médiat, qui va permettre un accroissement de la satisfaction, en faisant entre en notre possession ce qui ne l'aurait pas été autrement. Pour qu'il y ai échange, donc réciprocité, il y a nécessairement un mouvement qui consiste à offrir quelque chose en contre partie d'autre chose dont on manque. Enfin, il est important de souligner que l'échange ne se produit que dans la mesure où celui ci est avantageux, attractif. Car en effet, aucune raison à échanger n'apparait tant que le sentiment de gain n'est pas éprouvé par les deux parties contractantes du contrat. En d'autre terme, on ne trouve d'échange, de quelque nature qu'il soit
Remarque: Une forme tronquée d'échange existe, dans laquelle la loi au sens large est violée, cela se nomme selon les situations le vol, la tromperie, la profanation, ou même le viol mais je ne m'intéresse pas ici à ces cas.
Les échanges sont au fondement de la société.
Et nous pouvons pour cela nous appuyer sur un constat simple que donne toute la tradition de la philosophie politique. En effet l'homme seul ne peut subvenir longtemps à ses besoins sans périr. Il a besoin de son semblable et de son interaction avec lui pour espérer une existence étendue dans le temps et ses possibilités.
Par la division des tâches au sein d'une communauté (en fonction et en métier), l'homme devient spécialiste (expert) dans une activité. Il échange le produit de son travail contre d'autre produit du travail des autres. Cette forme d'organisation créée une interdépendance, un lien social entre les participants.
L'échange est fondamentalement bon en raison de sa nature même d'être le lieu où l'on rencontre l'autre et peu importe s'il est fondé sur une "faiblesse" de la nature humaine qui rend cette créature non viable à l'état de solitaire.
L'échange amène le droit, en ce que pour contracter un échange, un contrat doit être passé et nous avons besoin de règles communes sur lesquelles fonder cette convention. Le droit prend une forme écrite objective, il s'agit de la loi juridique. Il prend également une forme non-écrite qui est elle subjective et il s'agit de la norme.
– Le Territoire, la Loi et le Pouvoir: l'État
Ces différentes notions s'articulent fortement.
Le territoire national est une aire géographique délimitée par des frontières sur lesquelles s'exercent le pouvoir souverain d'un peuple qui se donne ses lois et les institutions devant les représenter. Nous héritons d'un territoire légué par nos parents. Le fait d'être citoyen confère à celui-ci des droits et exige en contre partie des devoirs.
La loi est la norme juridique sur laquelle s'établissent les règles de vie de la communauté organisée. Elle a été établie par sa source légitime qu'est le souverain (peu importe la forme que celui-ci prend selon les circonstances contingentes). Elle s'accompagne d'un appareil de sanction qui permet de garantir son respect et l'assurance chez tous que nul n'échappe en dernier ressort à son jugement.
Le pouvoir est incarné par l'État, il a le monopole de la violence légitime, c'est à dire qu'il est est tout puissant pour faire respecter les lois, son contrôle se fait par la constitution, qui la norme de la loi et auquel il se réfère.
Le rôle de l'État légitime est de préserver l'intégrité et l'existence objective de son peuple.
Pour cela il doit placer des gardes-fous contre les risques de dénaturation et de perte de tous les repères historiques, culturels, sociaux, bref tout ce qui forme l'identité d'un peuple et qui fait de l'appartenance à une civilisation une réalité tangible.
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